Textes de Jean-Yves Dufour

Nouvelle - 'Le retour'

01/23/2020

Sans doute les paysages de notre enfance demeurent-ils toute notre vie nos points de repère les plus précieux, le centre métaphysique de l’axe de notre monde intérieur, et conservent pour toujours un réconfort plus puissant que toutes les drogues imaginables. Les vestiges de notre passé sont ainsi aussi indestructibles que les monuments antiques que nous visitons toujours, des siècles après l’extinction des civilisations qui les ont érigés. Mais le monde bouge tellement vite, les dégâts sur notre environnement ont été tels que pour ne pas corrompre ma mémoire, je n’étais jamais retourné au Petit Pâtre, préférant le refuge de mes souvenirs à une réalité peut-être perdue à jamais. Aussi, lorsque le notaire m’apprit que – sans l’avoir réclamé – je venais d’hériter de cette maison, je fus pris entre deux sentiments opposés : l’envie folle d’y retourner et la peur d’y trouver les ravages de la modernité et le saccage de mes décors intimes. Je cédai finalement à la curiosité et traversai le pays quelques jours plus tard pour retrouver le joyau de mon berceau.

 

La route elle-même fut extrêmement pénible, les champs d’éoliennes et autres machineries diaboliques ayant pris possession de la moindre parcelle de terre, et je dus me faire violence à plusieurs reprises pour ne pas abandonner et renoncer à mon voyage au cours du trajet. J’étais parti très tôt le matin et arrivai avant le crépuscule. Le soleil éclairait encore la petite ville de ses derniers rayons et je me garai précipitamment devant la maison avant de me rendre compte que j’avais fait tout ce chemin pour rien : la porte était fermée et ce damné notaire ne m’avait pas remis la clef ! Je pestai mais décidai de me promener quand même dans les alentours et de profiter au maximum avant de trouver une chambre d’hôtel pour la nuit et d’appeler un serrurier le lendemain. Heureusement que j’avais quand même emporté mon titre de propriété !

 

J’avais séjourné ici de nombreux week-ends et presque toutes les vacances scolaires, durant mes jeunes années. Que de temps passé à jouer sous le hêtre pleureur et à courir autour de la maison bordée de haies. J’avais même campé sous la terrasse. Je remontai à pied la rue jusqu’au carrefour. La vieille maison d’Antoine était plus que jamais prise par le lierre grimpant, et j’aurais juré que le Maurice venait juste de repeindre entièrement le magnifique petit moulin qu’il avait fabriqué lui-même. De l’autre côté de la rue, le gazon du terrain de foot semblait avoir été tondu exprès pour mon retour. Une pelouse bien taillée est le meilleur gage d’un accueil chaleureux. Je fis demi-tour et retournai le long du chemin qui menait aux vergers. J’avais passé l’âge de faire le clown sur le muret de l’enceinte extérieure de la prison centrale, et marchai au milieu du bitume défoncé. Le soleil commençait à décliner mais je vis distinctement l’échelle posée contre le mur de la grange qu’après toutes ces années, le voisin n’avait visiblement toujours pas fini de retaper. Je m’attendis à y voir la chatte lovée au grenier dont seuls trois murs subsistaient. Je continuai mon chemin et arrivai à notre ancien verger. Le vendre avait été une déchirure, surtout que le nouveau propriétaire s’était rapidement conduit comme un fanatique bûcheron et avait coupé plus de la moitié des arbres fruitiers qui faisaient mon bonheur, notamment les mirabelliers. Mais s’en occuper convenablement était devenu trop difficile.

 

Quand même, je ne m’étais pas attendu à un tel silence, un tel vide et une telle persistance de la nature. Il n’y avait pas âme qui vive, pas une construction nouvelle, pas le moindre changement qui indiquait qu’ici comme ailleurs, le temps était passé, comme s’il avait été figé en attendant mon retour, en démiurge triomphant. C’était un grand soulagement, car plus encore que de perdre mes paysages adorés, j’avais surtout eu peur de constater l’invasion des lieux par ces nouvelles populations étrangères, aux mines patibulaires, aux pensées étriquées, aux gestes brusques et au raffut insupportable.

 

Arrivé à l’angle de la prison, je décidai de continuer non pas vers la ville, pour simplement faire le tour du pénitencier, mais de pousser le long des champs jusqu’à la station d’épuration des eaux. La nuit tombait et les chiens aboyèrent dès que je passai devant la ferme. Heureusement qu’ils étaient attachés, car ils auraient pu sans problème sauter au-dessus du grillage et me dévorer. Mais ils cessèrent leur vacarme aussitôt que j’eus dépassé leur territoire. Il n’y avait aucun éclairage public et je devais maintenant faire attention à ne pas tomber dans les bassins ni dans le canal, n’ayant pas emporté la lampe torche que je laissais toujours dans la boîte à gants de mon véhicule. Tout de même, bien que je ne pouvais que m’en féliciter, cet arrêt du temps était curieux. Si j’avais su plus tôt que l’endroit avait été à ce point épargné par le Grand Bouleversement, je n’aurai pas attendu toutes ces années pour y retourner.

 

J’étais perdu dans mes songes lorsque je fis un mauvais pas et tombai dans un trou qui n’aurait pas dû s’y trouver. Je hurlai de douleur, ma jambe gauche déjà fragile semblait être cassée. En apercevant de la lumière, je crus à l’arrivée des secours, mais en y regardant de plus près, il ne s’agissait que d’un feu de camp improvisé au milieu d’un chantier que je n’avais pas remarqué. Sans y prendre garde, j’avais dû monter sur un échafaudage puis basculer dans le vide. Je ne sus jamais quelle horreur fit la première cesser de battre mon cœur : cet immeuble odieux en construction au milieu de l’asphalte impie ou ces individus basanés réunis autour du feu se précipitant vers moi en piaillant : « Kayf halik ?! Kayf halik ?! »…

Article - Biographie du Dr Martin